This week we have two guest posts from our Language Rich Europe partner in France, the Observatoire européen du plurilinguisme. The first article discusses soft power and a plurilingual Europe. Translations in German, English, Spanish, Greek, Italian, Portuguese, Romanian and Russian are available on-line. Traductions en allemand, anglais, espagnol, grec, italien, portugais, roumain et russe accessibles en ligne.
L’été s’éloigne, l’odeur des barbecues aussi. Mais qui sait que le mot barbecue, dérivé du mot barbaque, nous viendrait d’une langue amérindienne d’Haïti via l’anglo-américain pour désigner le dispositif pour fumer la viande et la viande elle-même ? Ceci pour dire que les mots circulent comme les oiseaux ou les abeilles, et que cette circulation qui enrichit les langues et les cultures tout en jettant des ponts entre elles, sont une partie essentielle de l’écologie linguistique mondiale. Accepter les mots de l’autre, c’est une manière d’accepter l’autre. L’autre élément fondamental de l’écologie linguistique, c’est tout simplement la créativité interne des langues qui, en tant que regard sur le monde ne cesse d’évoluer avec la vision qu’on en a. Mais c’est une autre histoire. Cesser d’inventer des mots nouveaux est un signe avant-coureur d’un déclin prochain.
Dans son célèbre livre L’aventure des mots français venus d’ailleurs (1997), Henriette Walter fournissait des centaines d’exemples de cette écologie linguistique, et il est intéressant de noter que les emprunts ne sont pas toujours durables et suivent parfois les effets de mode. Elle citait pour le français de nombreux exemples de mots d’origine anglaise pourtant récents mais aujourd’hui passés de mode tels que, fashionable, surprise-party, babies, kids, drink, ice-cream, milk-bar, smart…
Beaucoup d’autres n’auront qu’une pénétration limitée et relèvent davantage du jargon professionnel.
Mais si les emprunts linguistiques ne sont que l’expression d’une sorte de marché des langues, selon les termes de Louis-Jean Calvet où l’on s’échange les bons mots comme les bonnes idées par une sorte d’attractivité naturelle, la réalité est parfois plus brutale. Pour s’en tenir à l’époque moderne, citons l’exempledu Cambodge : si plus personne ne parle ni n’étudie le français au Cambodge, c’est que 1,7 milllions de cambodgiens, dont la population la plus cultivée, ont été exterminés par les khmers rouges entre 1976 et 1978 pendant la guerre contre le Vietnam. Et si le français progresse en Afrique anglophone tandis que l’anglais progresse en Afrique francophone, c’est pour que les deux parties de l’Afrique communique l’une avec l’autre sans compter les grandes langues africaines parlées de manière transnationale et qui sont autant de lingua franca. De même, si le français se développe en Chine, loin derrière l’anglais, c’est parce que la Chine s’intéresse à l’Europe, mais aussi beaucoup à l’Afrique francophone. Si les chinois ont le souci de promouvoir la langue chinoise, grâce au développement accéléré d’instituts Confucius dans le monde, la langue chinoise n’est pas pour eux le meilleur moyen de s’exporter ni de conquérir des marchés. L’apprentissage des langues vivantes est un moyen infiniment plus sûr.
Le mot soft power proposé en 1990 par Joseph Nye désigne-t-il un nouveau concept ou est-il une réinterprétation d’une réalité de tous les temps? Brièvement défini comme l’expression d’une stratégie d’influence sans recours à la force, les princes n’ont pas attendu les savantes élaborations des sciences humaines pour pratiquer le soft power. Sans remonter à l’Antiquité,Versailles et le siècle de Louis XIV, quasiment sortis des programmes d’histoire en France, en sont une brillante illustration.
Pourtant, s’il y a bien à l’époque moderne un élément nouveau dans l’utilisation par le pouvoir politique du soft power, c’est justement l’utilisation consciente de la langue comme composante d’une stratégie d’influence. Jusqu’à un passé récent, le développement de la langue avait plutôt tendance à suivre les conquêtes. Les missionnaires et les professeurs prenaient la suite des soldats. Aujourd’hui le soft power peut être utilisé seul – après tout, tous les instituts culturels de tous les pays du monde, sont à leur façon des expressions du soft power – ou il se conjugue avec la diplomatique et les actions de forces.
Depuis la Seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis ont porté à un niveau très élevé d’élaboration le maniement de la force et du soft power avec comme outils privilégiés de promotion du modèle américain, le cinéma et la langue.
Mais le monde change.
Le soft power américain est durablement affaibli aujourd’hui par trois facteurs. Le premier est le désastre militaire et culturel qu’a représenté l’équipée aventureuse de l’invasion de l’Irak. Le deuxième est la crise mondiale qui a plus qu’ébranlé l’absolutisme des marchés, idéologie dominante des trente dernières années. Le troisième est l’émergence d’un monde multipolaire.
Dans Irak in Translation ou De l’art de perdre une guerre sans connaître la langue de son adversaire, Mathieu Guidère avait montré la faiblesse qu’avait constitué la méconnaissance de la langue arabe par les troupes et les services américains pour les opérations militaires en Irak.
Les Américains seraient-ils sur le point de sortir de leur isolationnisme linguistique et culturel ? Certains signes le prêtent à penser.
Le 23 août dernier, devant une assemblée de 2500 soldats, marins, aviateurs et marines, Leon E. Panetta, secrétaire d’Etat américain à la Défense, fait ainsi une découverte essentielle : “We live in a global world,” he said. “We have to understand that world if we … are going to be able to not only defend this country, but to extend our relationships to others so that we can work together to defend the world that we live in.”
“The reality is that we have to reflect the nation we live in and we have to reflect the world we are a part of,” he continued. “Languages are the key to understanding that world.”
It’s also critical, he said, to the effectiveness of current U.S. military operations.
“If we are going to advance stability in some of the countries we are fighting in today, we have to be able to understand what motivates those countries, what motivates their people, and to understand their culture, beliefs, faiths, ideologies, hatreds and loves. “So it is crucial to our national security to be able to have a strong language ability”.
Signe des temps, lors de l’université d’été du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), sur la radio BFM, Fabrice Marchisio, avocat d’affaires au cabinet CVML, signale que les réunions au Japon avec leurs interlocuteurs japonais se tiennent en japonais.
Autre signe des temps : une lingua franca, connu sous le nom de portugnol, mélange d’espagnol et de portugais fait son apparition depuis une dizaine d’années en Amérique Latine
Et qu’en est-il en Europe ? Il faut en revenir à quelques fondamentaux.
D’abord, il faut insister sur le fait que la règle des institutions européennes, c’est le plurilinguisme. Qu’il s’agisse du Parlement européen, du Conseil des ministres, du Comité économique et social ou du Comité des régions, le règlement 58/01 du Conseil, fondateur du régime linguistique de l’Union européenne s’applique, la règle institutionnelle reste le plurilinguisme, c’est-à-dire le respect des langues officielles des états membres. Malgré les nombreuses entorses dont l’OEP ne s’est jamais privé de faire état, il convient de souligner que le principe du plurilinguisme s’applique et doit être réaffirmé avec force.
Du côté du Conseil de l’Europe, qui a toujours joué un rôle de pionnier dans ce domaine, il faut rappeler la Convention culturelle européenne du 19 décembre 1954, qui s’est fixée pour objectif de développer la compréhension mutuelle entre les peuples d’Europe et l’appréciation réciproque de leurs diversités culturelles, de sauvegarder la culture européenne, de promouvoir les contributions nationales à l’héritage culturel commun de l’Europe et ce dans le respect des mêmes valeurs fondamentales en encourageant, notamment, l’étude des langues, de l’histoire et de la civilisation des peuples européens.
Il faut aussi rappeler l’importante recommandation adoptée par le Comité des Ministres le 17 mars 1998, qui préconisait le développement d’une politique de plurilinguisme à grande échelle, notamment dans le domaine de l’éducation et de préciser les moyens d’y parvenir. Cette recommandation faite aux Etats comportait un véritable programme politique de promotion du plurilinguisme dont l’actualité est intacte mais suppose une volonté politique des gouvernements nationaux. La route sera longue, mais il ne faut pas désespérer.
Ed: the second article by the Observatoire européen du plurilinguisme will be posted later this week.